Dans un champ de betteraves, de salades ou d’oignons, toutes les plantes ne réclament pas le même traitement. Pourtant, une pulvérisation classique couvre souvent toute la surface, y compris les zones où aucune mauvaise herbe n’est présente. C’est précisément ce décalage qu’Ecorobotix, entreprise basée à Yverdon-les-Bains, cherche à réduire. Sa technologie repère les plantes et applique le produit là où il est nécessaire. Une idée qui semble simple sur le papier, mais qui mobilise des caméras, des algorithmes et une bonne dose de mise au point sur le terrain.
Cette approche illustre une évolution plus large de l’agriculture de précision en Suisse : utiliser les données et l’automatisation pour mieux cibler les interventions, sans demander aux agriculteurs de sacrifier l’efficacité. Reste une question essentielle : les machines intelligentes peuvent-elles réellement aider à produire avec moins d’intrants, tout en restant pratiques et rentables ?
D’un robot autonome à une pulvérisation ciblée
Ecorobotix est née en Suisse romande en 2014. Ses premiers projets portaient sur un robot agricole autonome, conçu pour se déplacer dans les cultures et effectuer des tâches de manière précise. L’entreprise a ensuite concentré ses efforts sur une difficulté concrète : traiter les mauvaises herbes sans pulvériser inutilement l’ensemble d’une parcelle.
La solution développée, appelée ARA, est un pulvérisateur de précision destiné notamment aux cultures maraîchères et aux cultures en rangs. Au lieu de déclencher une pulvérisation uniforme, le système observe le couvert végétal, distingue les plantes présentes et commande l’application au bon endroit. L’objectif n’est donc pas seulement de traiter plus vite, mais de traiter différemment.
Cette évolution correspond à une réalité bien connue des exploitants : les mauvaises herbes ne se répartissent pas de manière régulière. Une parcelle peut présenter des foyers localisés, des zones presque propres et des différences importantes d’un rang à l’autre. Une application généralisée ne tient pas compte de ces variations. La pulvérisation ciblée, elle, cherche à adapter le geste à ce qui se trouve effectivement dans le champ.
Comment la machine reconnaît-elle les plantes ?
Le principe repose sur des caméras installées sur l’équipement, qui observent les rangs pendant le passage. Les images sont analysées par un système de vision artificielle entraîné à reconnaître les végétaux. Une fois la cible identifiée, la machine commande les buses correspondantes pour appliquer une petite quantité de produit à proximité de la plante visée.
En pratique, le travail se déroule à une vitesse agricole et dans des conditions qui ne sont pas toujours idéales : lumière changeante, poussière, feuilles qui se chevauchent, plantes de tailles différentes ou sol irrégulier. La performance ne dépend donc pas uniquement de la qualité des caméras. Elle repose aussi sur la capacité du système à prendre des décisions rapidement et de façon fiable, au fil du déplacement.
Il faut également que la technologie soit adaptée à la culture. Une plante cultivée et une adventice peuvent se ressembler à certains stades de croissance. Le système doit alors distinguer ce qui doit être préservé de ce qui doit être traité. C’est là que l’apprentissage à partir de nombreuses images et la spécialisation par culture deviennent déterminants. L’intelligence artificielle ne remplace pas l’observation agronomique : elle l’industrialise et la rend exploitable à l’échelle d’un passage mécanique.
Moins de produit, mais sous certaines conditions
Ecorobotix met en avant une réduction importante de la quantité de produits phytosanitaires utilisée par rapport à une pulvérisation classique. L’entreprise évoque, selon les situations, des économies pouvant aller jusqu’à 95 %. Ce chiffre doit être compris comme un potentiel annoncé, et non comme une garantie identique pour chaque culture et chaque parcelle.
La quantité économisée dépend notamment de la pression des mauvaises herbes, de la précision de la reconnaissance, du stade de développement des plantes, du réglage de la machine et de la stratégie de traitement choisie. Une parcelle très infestée ne présente pas le même potentiel d’économie qu’une parcelle où les adventices sont rares et dispersées. Le résultat dépend aussi de la comparaison retenue : traitement sur toute la surface ou intervention déjà partiellement ciblée.
Ce point mérite d’être souligné, car une baisse de volume appliqué ne signifie pas automatiquement que le travail agronomique est terminé. L’exploitant doit toujours choisir le produit approprié, respecter les règles d’utilisation, surveiller l’efficacité et intervenir au bon moment. La technologie réduit le gaspillage potentiel ; elle ne dispense ni du diagnostic ni de la responsabilité professionnelle.
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Pour l’environnement : moins de produit appliqué peut réduire les quantités dispersées dans la parcelle et les risques associés aux traitements.
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Pour l’exploitation : une utilisation plus ciblée peut limiter les achats d’intrants, en fonction des cultures et du contexte.
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Pour le travail : les réglages, l’entretien et la vérification des résultats restent indispensables. La précision s’obtient aussi par une bonne préparation.
Une réponse à des attentes agricoles et politiques
En Suisse, la réduction des risques liés aux produits phytosanitaires figure depuis plusieurs années parmi les objectifs des politiques agricoles et environnementales. Les exploitations doivent composer avec des attentes parfois difficiles à concilier : produire des aliments de qualité, maîtriser les coûts, protéger les sols et l’eau, et répondre aux exigences des marchés comme de la population.
Dans ce contexte, l’agriculture de précision n’est pas une solution magique, mais un outil parmi d’autres. Elle peut contribuer à limiter les applications systématiques en intervenant de manière plus sélective. Cette logique rejoint aussi des pratiques agronomiques telles que la rotation des cultures, le désherbage mécanique, le choix de variétés adaptées et la surveillance régulière des parcelles.
La complémentarité est importante. Une machine de précision ne rend pas inutile la prévention des mauvaises herbes ; elle peut s’inscrire dans une stratégie plus large de gestion intégrée. Pour l’agriculteur, l’enjeu consiste à déterminer où la technologie apporte une valeur réelle : quelles cultures sont compatibles, quelle surface peut être traitée et quel gain est attendu par rapport aux méthodes déjà utilisées ?
Le test décisif : l’usage au quotidien
Une innovation agricole ne se juge pas seulement sur une démonstration réussie. Elle doit fonctionner dans la poussière, lors des périodes de travail intenses et au rythme des fenêtres météorologiques. Un équipement sophistiqué qui immobilise la machine ou exige des réglages interminables risque de rester au hangar. À l’inverse, une solution adoptée par l’exploitant doit s’intégrer au calendrier agricole, être simple à mettre en œuvre et disposer d’un service après-vente accessible.
Le passage à une technologie de ce type soulève donc des questions très concrètes : quelle est la vitesse de travail réelle ? La machine peut-elle traiter plusieurs cultures ? Que se passe-t-il lorsque les conditions de lumière changent ? Comment vérifier que les plantes visées ont bien été reconnues ? Et quel est le coût total, en tenant compte de l’achat, de l’entretien et de la formation ?
Les réponses varient selon les exploitations. Pour une ferme maraîchère diversifiée, la valeur peut résider dans la capacité à traiter des cultures sensibles avec davantage de précision. Pour une exploitation de grande taille, la rapidité et la compatibilité avec le parc de machines existant peuvent peser davantage. L’outil n’a donc pas vocation à convenir à tout le monde de la même façon.
Avant un investissement, un essai sur une parcelle représentative permet de comparer les résultats avec les méthodes habituelles. Il est utile de suivre quelques indicateurs simples : quantité de produit utilisée, temps de travail, efficacité du désherbage et éventuels dommages aux cultures. Mesurer ces éléments aide à distinguer un gain observé d’une promesse commerciale.
Une entreprise romande sur un marché mondial
Le parcours d’Ecorobotix montre aussi comment une entreprise issue de l’écosystème romand peut développer une technologie spécialisée pour répondre à un besoin agricole international. Basée à Yverdon-les-Bains, la société évolue à la rencontre de plusieurs domaines : robotique, traitement de l’image, agronomie et conception de matériel agricole.
Cette combinaison crée des emplois et des compétences qui dépassent le seul développement informatique. Il faut comprendre les contraintes des producteurs, concevoir des équipements capables de résister à l’usage en extérieur, entraîner les systèmes de reconnaissance et accompagner les utilisateurs. Une innovation de ce type se construit rarement derrière un écran uniquement : les essais au champ et les retours des exploitants sont une partie essentielle du produit.
La dimension internationale est également importante. Les cultures, les pratiques et les conditions de travail diffèrent d’un pays à l’autre. Une technologie conçue en Suisse doit pouvoir être adaptée à d’autres réalités agricoles, sans supposer qu’un même réglage fonctionne partout. Pour une entreprise locale, grandir à l’étranger implique donc de faire évoluer ses outils, ses partenariats et son accompagnement, tout en conservant un lien étroit avec les utilisateurs.
Ce que l’agriculture de précision change vraiment
La promesse d’Ecorobotix tient en une idée : passer d’une intervention uniforme à une intervention adaptée à chaque zone, voire à chaque plante. Ce changement peut réduire les quantités appliquées et améliorer la précision du travail, à condition que la technologie soit correctement réglée et bien intégrée à la conduite de l’exploitation.
Il ne s’agit pas de remplacer l’agriculteur par un algorithme. La machine observe et exécute, mais c’est l’exploitant qui choisit la stratégie, évalue les conditions et décide de l’intervention. Son expertise devient même plus importante lorsque les outils produisent davantage d’informations : savoir quoi en faire reste une compétence humaine.
Pour les lecteurs intéressés par l’innovation suisse, Ecorobotix offre un cas concret à suivre. L’entreprise transforme une avancée technologique en outil agricole, avec ses possibilités, ses limites et ses exigences de terrain. La question n’est pas seulement de savoir si une machine peut reconnaître une mauvaise herbe. C’est de vérifier si cette précision apporte un bénéfice durable à l’exploitation, à la production et à l’environnement. C’est sur ces résultats, mesurés dans les champs, que se jouera la suite.
