Cleantech : les innovations suisses qui accélèrent la transition écologique

Cleantech : les innovations suisses qui accélèrent la transition écologique

La transition écologique ne repose plus uniquement sur de grandes annonces ou des objectifs fixés à l’horizon 2050. Elle se joue aussi dans des laboratoires, des ateliers, des exploitations agricoles et des entreprises suisses qui transforment progressivement la manière de produire, de se déplacer et de consommer.

En Suisse, le secteur des cleantech – ou technologies propres – occupe une place particulière. Le pays dispose d’un tissu dense de start-up, de hautes écoles, d’entreprises industrielles et de collectivités capables de tester rapidement des solutions dans un environnement exigeant. Cette proximité entre recherche, industrie et terrain constitue un avantage réel.

Mais une innovation écologique ne se mesure pas uniquement à son potentiel technologique. Elle doit aussi démontrer sa viabilité économique, réduire effectivement son impact environnemental et pouvoir être déployée à une échelle suffisante. C’est là que les projets suisses deviennent particulièrement intéressants : ils cherchent moins l’effet spectaculaire que l’application concrète.

Pourquoi la Suisse est un terrain favorable aux cleantech

La Suisse ne dispose ni de grandes réserves d’énergie fossile ni d’un territoire particulièrement vaste. Cette contrainte pousse depuis longtemps les acteurs économiques à optimiser les ressources, à améliorer l’efficacité énergétique et à développer des solutions compactes.

Le pays bénéficie également d’un écosystème scientifique performant. L’EPFL, l’ETH Zurich, les universités cantonales et les hautes écoles spécialisées collaborent avec des entreprises de toutes tailles. Les projets pilotes peuvent ainsi passer relativement vite du laboratoire à une première installation industrielle.

Le contexte helvétique présente toutefois une difficulté : le marché intérieur est limité. Une start-up qui veut croître doit souvent penser à l’exportation dès ses premières années. Cette contrainte oblige les entreprises à vérifier rapidement si leur technologie répond à un besoin international.

Dans les cleantech, cette exigence est plutôt saine. Une solution qui fonctionne uniquement dans des conditions très spécifiques aura du mal à peser sur les émissions mondiales. Les technologies suisses les plus prometteuses sont donc celles qui associent précision, robustesse et capacité de déploiement.

Capturer le CO2 dans l’air : l’ambition de Climeworks

Installée à Zurich, Climeworks est devenue l’une des entreprises suisses les plus connues dans le domaine de la capture directe du carbone dans l’air. Son principe est simple à formuler, mais complexe à mettre en œuvre : des équipements filtrent l’air ambiant afin d’en extraire le dioxyde de carbone. Celui-ci peut ensuite être stocké durablement dans le sous-sol ou utilisé dans certains procédés.

En Islande, Climeworks a notamment développé des installations en partenariat avec Carbfix, qui injecte le CO2 dans des formations rocheuses où il peut se minéraliser. L’intérêt de cette approche est de viser un stockage permanent plutôt qu’une simple compensation comptable.

La technologie reste énergivore et coûteuse. Elle ne peut donc pas remplacer la réduction directe des émissions liées aux transports, aux bâtiments ou à l’industrie. En revanche, elle pourrait jouer un rôle pour traiter les émissions résiduelles, c’est-à-dire celles qui demeurent difficiles à éliminer malgré les progrès de l’efficacité énergétique.

Le défi de Climeworks est désormais celui de nombreuses entreprises cleantech : passer d’installations de démonstration à une capacité industrielle. Le prix de la tonne de CO2 capturée, la disponibilité d’une énergie bas carbone et la confiance dans la durabilité du stockage seront déterminants.

Stocker l’électricité quand le soleil ne brille pas

Le développement du solaire et de l’éolien rend la production électrique plus variable. Une centrale photovoltaïque produit beaucoup à midi, mais peu en soirée. Comment conserver cette énergie pour l’utiliser au bon moment ? Les batteries sont une réponse, mais elles ne conviennent pas à tous les usages, notamment lorsqu’il faut stocker de grandes quantités pendant plusieurs heures ou plusieurs jours.

L’entreprise Energy Vault, fondée en Suisse et historiquement liée au canton du Tessin, a développé une approche fondée sur la gravité. Son système utilise des blocs lourds déplacés par des moteurs et des câbles. Lorsque l’électricité est disponible, les blocs sont soulevés. Lorsqu’il faut restituer l’énergie, ils redescendent et entraînent des générateurs.

Le concept rappelle, avec un peu plus d’ingénierie, le fonctionnement d’une réserve hydraulique : on consomme de l’électricité pour stocker de l’énergie potentielle, puis on la récupère lorsque la demande augmente. L’intérêt est de limiter la dépendance aux matériaux utilisés dans certaines batteries électrochimiques.

Cette solution doit encore démontrer sa compétitivité dans différents contextes. La construction d’infrastructures lourdes implique des coûts, des contraintes foncières et des autorisations. Mais l’idée illustre une tendance importante : la transition énergétique ne dépend pas seulement de la production renouvelable. Elle exige aussi des moyens de stockage adaptés aux besoins locaux.

Le solaire agricole gagne en hauteur

En Suisse romande, plusieurs entreprises travaillent sur l’intégration du photovoltaïque dans des environnements où l’espace est limité. La société valaisanne Voltiris, par exemple, développe des systèmes photovoltaïques destinés aux serres agricoles.

Le principe consiste à utiliser des modules capables de sélectionner certaines longueurs d’onde de la lumière. Une partie du rayonnement est convertie en électricité, tandis que la lumière utile à la croissance des plantes continue d’atteindre les cultures. Cette approche cherche à éviter un conflit fréquent : faut-il réserver les surfaces au solaire ou à la production alimentaire ?

Les serres offrent un terrain intéressant, car elles consomment de l’énergie pour le chauffage, la ventilation, l’éclairage ou la gestion du climat. Produire une partie de cette énergie sur place peut réduire les coûts et les émissions, à condition de préserver les rendements agricoles.

Le potentiel est réel, mais il dépend fortement des cultures, de la région et du modèle économique de l’exploitation. Dans ce domaine, les essais en conditions réelles sont essentiels. Une technologie peut être convaincante sur le papier et beaucoup moins pertinente lorsque l’on tient compte de la maintenance, de l’ombrage ou des besoins saisonniers.

Des matériaux plus légers pour réduire l’empreinte des transports

La décarbonation des transports ne passe pas uniquement par l’électrification. Réduire le poids des véhicules permet aussi de diminuer l’énergie nécessaire à leur déplacement. C’est sur ce créneau que s’est positionnée Bcomp, une entreprise basée à Fribourg.

Bcomp développe des matériaux composites à base de fibres naturelles, notamment de lin. Ces matériaux peuvent remplacer certaines solutions utilisant exclusivement des fibres synthétiques dans des applications automobiles, sportives ou industrielles.

Le bénéfice environnemental doit être évalué sur l’ensemble du cycle de vie : origine des fibres, résines utilisées, durée de vie, réparabilité et fin de vie. Il serait donc excessif de présenter les composites naturels comme une solution magique. Leur intérêt réside plutôt dans leur capacité à réduire la quantité de matière fossile et le poids de certaines pièces, tout en conservant un niveau de performance élevé.

Cette logique intéresse notamment les constructeurs automobiles et les fabricants de matériel de transport. Dans un véhicule électrique, chaque kilogramme économisé peut contribuer à améliorer l’autonomie ou à réduire la taille de la batterie. Une innovation matérielle peut ainsi compléter les progrès réalisés dans les moteurs et les cellules électriques.

Réduire les pertes dans l’industrie grâce à la digitalisation

La cleantech ne se résume pas aux panneaux solaires et aux technologies de stockage. Les logiciels, les capteurs et l’intelligence artificielle jouent également un rôle croissant dans la réduction des consommations.

Dans l’industrie, une grande partie de l’énergie est perdue sous forme de chaleur, de fuites d’air comprimé, de moteurs mal réglés ou de machines fonctionnant à vide. Des systèmes de suivi permettent d’identifier ces anomalies et d’intervenir avant qu’elles ne deviennent coûteuses.

Les grands groupes suisses comme ABB travaillent sur la gestion intelligente des moteurs, des réseaux électriques et des installations industrielles. Ces améliorations peuvent sembler moins visibles qu’une nouvelle centrale solaire, mais elles sont parfois très efficaces : optimiser un équipement existant évite de construire une capacité supplémentaire et réduit rapidement la facture énergétique.

Pour une PME, la première étape consiste souvent à établir une mesure fiable. Sans données détaillées, il est difficile de savoir où se trouvent les principaux postes de consommation. Un compteur général ne suffit pas toujours : il faut parfois suivre séparément le chauffage, la production de froid, les compresseurs ou les lignes de fabrication.

  • Mesurer les consommations par poste plutôt que de se limiter au total annuel.
  • Repérer les équipements qui fonctionnent en dehors des heures de production.
  • Comparer la consommation énergétique avec le volume réellement produit.
  • Tester une action ciblée avant de généraliser l’investissement.

Le rôle des hautes écoles et des projets pilotes romands

La Suisse romande dispose d’un réseau particulièrement actif autour de l’EPFL, de l’HEIA-FR, de la HES-SO et de nombreux incubateurs. Ces structures rapprochent les chercheurs, les entrepreneurs et les collectivités publiques.

Cette coopération est essentielle car les obstacles ne sont pas uniquement scientifiques. Une innovation énergétique doit aussi répondre aux normes de sécurité, trouver un modèle de financement, obtenir les autorisations nécessaires et s’intégrer dans des infrastructures existantes.

Les collectivités peuvent jouer le rôle de premier client ou de terrain d’expérimentation. Une commune qui équipe ses bâtiments de capteurs, teste une solution de mobilité ou soutient un réseau de chaleur donne à une jeune entreprise l’occasion de recueillir des données concrètes. Pour un investisseur, ces premiers retours valent souvent davantage qu’une présentation prometteuse.

Le canton de Vaud, Genève, Fribourg et le Valais accueillent ainsi des projets liés à l’énergie, à l’agriculture, aux matériaux et à la mobilité. La proximité géographique facilite les échanges, mais elle ne garantit pas le succès. Les projets doivent encore prouver leur rentabilité et leur capacité à fonctionner au-delà du site pilote.

Les limites à ne pas sous-estimer

Le terme « cleantech » peut donner l’impression que toute innovation verte est automatiquement bénéfique. La réalité est plus nuancée. Une technologie peut réduire un impact tout en en créant un autre. La fabrication d’une batterie, par exemple, mobilise des ressources minières et de l’énergie. Un dispositif de capture du carbone nécessite lui aussi des équipements, de l’électricité et des matériaux.

Il faut donc examiner plusieurs indicateurs avant de juger une solution :

  • la réduction réelle des émissions sur l’ensemble du cycle de vie ;
  • la quantité de ressources nécessaires à la fabrication ;
  • la durée de vie et la possibilité de réparer les équipements ;
  • le coût de déploiement à grande échelle ;
  • la compatibilité avec les infrastructures existantes ;
  • les effets indirects sur les sols, l’eau et la biodiversité.

Cette approche demande parfois de résister aux slogans. Une innovation utile n’est pas forcément spectaculaire. Un réglage industriel, une rénovation énergétique bien planifiée ou une meilleure organisation logistique peuvent produire davantage d’effets qu’un prototype très médiatisé.

Du laboratoire au marché : le vrai test

Les entreprises suisses disposent d’une excellente capacité d’innovation, mais le passage à l’échelle reste difficile. Les capitaux nécessaires sont importants, les cycles industriels sont longs et les clients veulent des garanties sur la fiabilité des équipements.

Le secteur public peut contribuer à réduire ce risque grâce à des appels d’offres adaptés, des garanties, des programmes de recherche appliquée et des règles cohérentes. Les investisseurs privés, de leur côté, doivent accepter que les cleantech ne suivent pas toujours le même rythme que les logiciels : installer une infrastructure énergétique prend plus de temps que lancer une application.

Pour les entreprises traditionnelles, la transition représente aussi une opportunité. Réduire la consommation d’énergie, sécuriser l’approvisionnement en matières premières et anticiper les normes environnementales peuvent renforcer la compétitivité. La durabilité n’est donc pas uniquement une contrainte réglementaire. Elle devient un facteur de résilience.

Ce que les entreprises peuvent faire dès maintenant

Une PME qui souhaite s’engager dans la transition n’a pas besoin de commencer par un projet hors de portée. Elle peut d’abord établir un état des lieux précis, fixer quelques indicateurs et choisir une mesure prioritaire.

Le remplacement d’un système d’éclairage, l’optimisation du chauffage, la récupération de chaleur ou la réduction des déplacements professionnels peuvent offrir des résultats rapides. Dans un second temps, l’entreprise peut étudier l’autoproduction solaire, l’électrification d’un parc de véhicules ou l’intégration d’outils numériques de suivi.

La méthode compte autant que la technologie. Un projet porté par une seule personne risque de s’essouffler. À l’inverse, une équipe qui associe direction, collaborateurs et fournisseurs identifie plus facilement les économies réalisables et les contraintes opérationnelles.

La question utile n’est donc pas seulement : « Quelle technologie devons-nous acheter ? » Elle est aussi : « Quel problème voulons-nous résoudre, et comment mesurerons-nous le résultat ? »

Une transition faite de solutions complémentaires

Les innovations suisses dans les cleantech ne forment pas une solution unique. Capture du carbone, stockage de l’électricité, solaire agricole, matériaux biosourcés et digitalisation répondent à des besoins différents.

Leur efficacité dépendra de leur combinaison. Une production renouvelable plus importante exige du stockage. Des bâtiments électrifiés nécessitent des réseaux intelligents. Des véhicules plus légers complètent les progrès de la propulsion électrique. Des données fiables permettent enfin de vérifier si les réductions annoncées se concrétisent réellement.

La Suisse ne pourra pas, à elle seule, résoudre le changement climatique. Elle peut toutefois contribuer à développer des technologies, des méthodes et des modèles économiques exportables. Son avantage ne réside pas uniquement dans l’invention, mais dans sa capacité à relier recherche, industrie et expérimentation locale.

Pour les acteurs romands, le message est pragmatique : les solutions existent, mais leur impact dépendra de leur déploiement. La prochaine étape ne sera pas forcément la plus spectaculaire. Elle consistera peut-être à équiper un bâtiment, mesurer une consommation, tester un matériau ou transformer un prototype en produit fiable. C’est souvent ainsi que la transition écologique avance réellement : par des innovations concrètes, vérifiables et suffisamment robustes pour sortir du laboratoire.