Dans le paysage suisse de l’innovation, certaines entreprises avancent loin des projecteurs tout en travaillant sur des technologies qui pourraient modifier durablement notre quotidien. SWISSto12 fait partie de cette catégorie. Basée à Renens, dans le canton de Vaud, l’entreprise développe des satellites, des composants radiofréquence et des procédés de fabrication additive destinés notamment aux télécommunications et à l’observation de la Terre.
Son ambition dépasse la simple production d’équipements spatiaux. SWISSto12 cherche à rendre les satellites plus accessibles, plus rapides à fabriquer et mieux adaptés aux besoins des opérateurs. Une stratégie qui illustre bien une tendance forte de l’économie romande : transformer une expertise scientifique de pointe en solutions industrielles concrètes.
Une entreprise née entre recherche et industrie
SWISSto12 a été fondée en 2011 par Pascal Jaussi, ingénieur et entrepreneur suisse. À ses débuts, la société s’est intéressée aux applications de la fabrication additive dans le domaine des radiofréquences. L’objectif était ambitieux : produire des composants complexes, légers et performants, impossibles ou très coûteux à réaliser avec des méthodes traditionnelles.
Cette orientation s’inscrit dans un environnement particulièrement favorable. La Suisse dispose d’un solide réseau d’écoles polytechniques, de centres de recherche et d’entreprises spécialisées dans la mécanique de précision, les matériaux et l’électronique. Dans le cas de SWISSto12, les liens avec l’écosystème de l’École polytechnique fédérale de Lausanne ont joué un rôle important dans le développement des technologies initiales.
Le passage du laboratoire à l’industrie constitue toutefois un défi autrement plus exigeant. Dans le secteur spatial, chaque composant doit résister aux vibrations du lancement, aux écarts de température, au rayonnement et à des années d’utilisation sans intervention humaine. Une pièce innovante ne suffit pas : elle doit être qualifiée, reproductible et documentée.
C’est précisément sur cette capacité à industrialiser l’innovation que l’entreprise a construit son positionnement.
La fabrication additive comme avantage technologique
La fabrication additive est souvent résumée à l’expression « impression 3D ». Dans l’industrie spatiale, le sujet est nettement plus sérieux qu’une machine de prototypage installée dans un atelier. Il s’agit de fabriquer des structures et des composants métalliques aux géométries complexes, parfois avec des canaux internes ou des formes optimisées pour la propagation des signaux.
Pour les antennes et les composants radiofréquence, cette approche présente plusieurs avantages :
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réduire le nombre de pièces et d’assemblages nécessaires ;
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alléger les équipements embarqués ;
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intégrer plusieurs fonctions dans un même composant ;
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accélérer certaines phases de conception et de production ;
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adapter plus facilement les produits à des besoins spécifiques.
Dans un satellite, chaque gramme compte. Le poids influence directement le coût du lancement et la quantité d’énergie nécessaire pour placer l’engin en orbite. Une réduction même limitée peut donc avoir des conséquences économiques significatives.
La géométrie joue également un rôle déterminant. Une antenne n’est pas seulement un objet qui « envoie un signal ». Elle doit fonctionner sur des fréquences précises, limiter les pertes et résister à des conditions extrêmes. La fabrication additive permet de concevoir des formes très difficiles à obtenir par usinage classique, tout en réduisant le nombre de raccords susceptibles de devenir des points faibles.
Cette expertise ne concerne pas uniquement les satellites. Les technologies de SWISSto12 peuvent aussi intéresser les télécommunications terrestres, la défense, les systèmes radar ou encore certains équipements aéronautiques.
Des composants radiofréquence aux satellites complets
La trajectoire de SWISSto12 est intéressante parce qu’elle montre une évolution progressive de la chaîne de valeur. L’entreprise ne s’est pas limitée à vendre une technologie de fabrication. Elle a développé des antennes et des composants, puis une plateforme satellitaire complète appelée HummingSat.
HummingSat vise le marché des petits satellites géostationnaires de télécommunication. Les satellites géostationnaires évoluent à environ 36 000 kilomètres au-dessus de l’équateur et restent positionnés au-dessus d’une même zone de la Terre. Ils sont notamment utilisés pour la télévision, la connectivité internet, les communications gouvernementales et certains services de données.
Traditionnellement, ces satellites sont de grandes infrastructures très coûteuses, dont la conception et la fabrication peuvent s’étendre sur plusieurs années. SWISSto12 défend une approche plus compacte et plus standardisée. Le principe est de proposer une plateforme plus petite, produite en série ou semi-série, tout en conservant les performances attendues pour les missions de télécommunication.
Pourquoi cette évolution est-elle importante ? Parce que les besoins de connectivité augmentent, y compris dans des régions où les infrastructures terrestres sont difficiles à déployer. Les satellites géostationnaires peuvent couvrir de vastes territoires avec un seul engin, ce qui reste pertinent pour les zones rurales, insulaires ou faiblement peuplées.
La standardisation peut aussi réduire les délais. Dans l’industrie spatiale, un opérateur ne souhaite pas nécessairement financer un satellite entièrement conçu sur mesure. Il peut préférer une solution éprouvée, configurable selon ses fréquences, sa charge utile et sa zone de couverture.
Le soutien de l’Agence spatiale européenne
Le développement de HummingSat s’est effectué avec le soutien de l’Agence spatiale européenne, dans le cadre d’une coopération avec la Suisse. Ce partenariat a constitué une étape importante pour SWISSto12, car il a permis de faire progresser la plateforme dans un cadre institutionnel et industriel exigeant.
La relation avec l’ESA apporte plusieurs bénéfices à une entreprise en croissance :
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un accès à des compétences spécialisées et à des infrastructures de test ;
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une validation progressive des choix techniques ;
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une meilleure visibilité auprès des opérateurs et investisseurs ;
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un cadre de collaboration avec d’autres acteurs européens du spatial.
Pour la Suisse, cette coopération est également stratégique. Le pays ne dispose pas d’un lanceur spatial national, mais il possède des compétences reconnues dans les instruments, les logiciels, les mécanismes de précision et les systèmes de télécommunication. Les entreprises helvétiques peuvent donc occuper des positions importantes dans la chaîne de valeur spatiale sans construire l’intégralité de la fusée ou du satellite.
SWISSto12 illustre cette logique : partir d’une spécialisation technologique, puis remonter progressivement vers un produit complet.
Un financement qui change d’échelle
Le secteur spatial nécessite des capitaux importants. Entre la recherche, les essais, les certifications, la production et le lancement, plusieurs années peuvent s’écouler avant les premiers revenus significatifs. Une jeune entreprise doit donc convaincre à la fois des clients industriels, des partenaires institutionnels et des investisseurs privés.
SWISSto12 a franchi une étape majeure en 2024 en annonçant une levée de fonds de 200 millions de dollars. Cette opération, présentée comme l’une des plus importantes jamais réalisées par une entreprise suisse du secteur spatial, doit soutenir la commercialisation de HummingSat et l’augmentation des capacités de production.
Un financement de cette ampleur ne constitue pas une garantie de succès. Il traduit cependant une confiance dans plusieurs tendances de fond :
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la croissance de la demande mondiale en connectivité ;
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le besoin de renouveler des constellations et des infrastructures satellitaires vieillissantes ;
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l’intérêt pour des plateformes plus petites et plus flexibles ;
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la recherche de chaînes d’approvisionnement européennes dans un secteur stratégique.
Pour une entreprise romande, le défi consiste désormais à passer de la démonstration technologique à l’exécution industrielle. Fabriquer quelques prototypes et produire régulièrement des satellites fiables sont deux métiers différents. Le second demande des processus robustes, des fournisseurs capables de suivre le rythme et une organisation adaptée aux exigences internationales.
Des retombées pour l’écosystème romand
L’impact d’une entreprise comme SWISSto12 ne se limite pas à ses propres effectifs. Son développement peut stimuler tout un réseau de sous-traitants et de partenaires : usinage de précision, traitement des matériaux, électronique, logiciels embarqués, contrôle qualité, logistique spécialisée ou encore essais environnementaux.
La Suisse romande dispose déjà de plusieurs atouts dans ces domaines. L’Arc lémanique rassemble des compétences en microtechnique, en numérique, en ingénierie et en recherche appliquée. Des institutions comme l’EPFL, des hautes écoles spécialisées et des laboratoires privés contribuent à alimenter ce tissu de compétences.
Le spatial joue aussi un rôle d’entraînement. Les innovations développées pour résister à des conditions extrêmes peuvent trouver des applications dans d’autres industries. Une méthode de fabrication plus légère peut intéresser l’aéronautique. Un composant radiofréquence plus compact peut être utile aux télécommunications terrestres. Un logiciel conçu pour surveiller un satellite peut inspirer des solutions pour des infrastructures critiques.
Autrement dit, l’argent investi dans le spatial ne reste pas nécessairement « en orbite ». Une partie des savoir-faire redescend vers l’économie réelle.
Une industrie stratégique dans un contexte géopolitique tendu
Les satellites sont devenus des infrastructures essentielles. Ils permettent de transmettre des données, de synchroniser des réseaux, de prévoir la météo, de surveiller l’environnement et de maintenir des communications dans des zones isolées. Les tensions internationales ont également rappelé leur importance pour la sécurité et la souveraineté technologique.
Dans ce contexte, l’Europe cherche à renforcer ses capacités propres. La dépendance à quelques fournisseurs mondiaux peut poser problème lorsqu’il s’agit d’accéder à certains composants, de réserver un lancement ou de protéger des données sensibles.
Une entreprise suisse ne peut évidemment pas répondre seule à ces enjeux. Mais elle peut contribuer à diversifier les compétences disponibles et à renforcer la capacité européenne à concevoir, produire et exploiter ses propres systèmes spatiaux.
Cette dimension stratégique impose aussi des responsabilités. Les activités spatiales doivent tenir compte de la congestion croissante des orbites et de la multiplication des débris. Tout satellite lancé doit être pensé avec sa fin de vie : désorbitation, retrait vers une orbite adaptée ou limitation des risques de collision.
Les défis à relever
Le potentiel est réel, mais le chemin reste exigeant. SWISSto12 doit notamment démontrer que son modèle de satellite peut répondre aux attentes commerciales sur la durée. Les clients du spatial achètent moins une promesse qu’un niveau de fiabilité documenté.
Parmi les principaux défis figurent :
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la qualification des composants pour des missions de longue durée ;
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la maîtrise des coûts et des délais de production ;
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la sécurisation de la chaîne d’approvisionnement ;
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la concurrence de groupes spatiaux établis et de nouvelles entreprises internationales ;
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la gestion des contraintes réglementaires liées aux fréquences et aux exportations.
Il faudra également convaincre les opérateurs que la compacité et la standardisation ne se font pas au détriment de la performance. Dans un marché où les décisions d’achat se prennent sur plusieurs décennies, la confiance compte autant que l’innovation.
Pourquoi cette réussite locale mérite l’attention
SWISSto12 rappelle qu’une innovation locale n’est pas forcément une solution destinée uniquement à son marché d’origine. Une entreprise installée dans l’Arc lémanique peut développer une technologie de portée mondiale, à condition de s’appuyer sur un écosystème solide et de répondre à un besoin clairement identifié.
Son parcours met aussi en évidence plusieurs ingrédients utiles à d’autres entrepreneurs romands :
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partir d’une compétence technologique différenciante ;
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travailler rapidement avec des partenaires industriels ;
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transformer un composant en solution complète ;
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chercher des validations externes auprès d’acteurs reconnus ;
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préparer tôt le passage à l’échelle.
La réussite de SWISSto12 se mesurera finalement à sa capacité à transformer son avance technologique en activité industrielle durable. Les prochaines années seront décisives : mise en service des premiers satellites HummingSat, montée en cadence, recrutement de profils spécialisés et confirmation de la demande commerciale.
Une chose est déjà certaine : depuis la région lémanique, une entreprise suisse participe à redessiner la manière dont les satellites peuvent être conçus et fabriqués. Et dans une économie où la souveraineté technologique devient un sujet central, cette contribution dépasse largement les frontières cantonales.
